Intelligence cognitive : la France en retard d'un paradigme !
Jean-Pierre HAMON Jean PICHOT-DUCLOS
Aujourd’hui, la maîtrise de l’économie de la connaissance est la condition de la compétitivité ; l’outil collectif des systèmes privés et publics des États-nations se nomme «intelligence cognitive» dont la mise en oeuvre est permise par une «informatique de puissance». L’intelligence cognitive consiste à se doter des moyens opérationnels nécessaires pour comprendre et dominer par le savoir le fonctionnement de la mondialisation ; c’est aussi le moyen de hiérarchiser de façon asymétrique toutes les activités humaines au profit de la nation dominante. Seuls les États-Unis et le Japon, bientôt la Chine et l’Inde, semblent en mesure de jouer ce rôle. Hors paradigme, la France est menacée par un décrochage irréversible.
Février 1994 : avec le rapport Martre, publié par le Commissariat général du plan, le néologisme « intelligence économique » semble s’installer durablement dans le vocabulaire français ; il s’agit, face à la compétition économique mondiale, de maîtriser collectivement l’information à tous ses stades d’élaboration afin de fonder une stratégie offensive et de protéger le patrimoine. Sont concernés l’État, les collectivités territoriales et professionnelles et surtout les entreprises, celles-ci étant particulièrement visées par le rapport. Hélas, aucune suite durable ne lui est donnée : l’inculture des élites en matière de renseignement et le corporatisme de divers lobbies le neutralisent.
Il faut attendre huit ans pour que, les comptes de la nation continuant à se dégrader, un Premier ministre lucide relance la dynamique interrompue : ce fut le rapport Carayon de juin 2003, Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale, qui abordait le problème au niveau stratégique, celui des intérêts nationaux. Les propositions du rapport furent rapidement suivies d’effet puisque, en fin d’année, fut désigné un Haut responsable pour l’intelligence économique : M. Alain Juillet ; de surcroît, en 2004, le ministère de l’Économie et celui de l’Intérieur se dotaient chacun d’une Direction de l’intelligence économique.
Malheureusement, près de dix années avaient été perdues. Or le troisième millénaire s’ouvre sur la relève de la civilisation industrielle par celle de l’information, qui accélère tous les rythmes, supprime l’espace et porte des logiques nouvelles : l’intelligence économique n’est plus la panacée ; l’« intelligence cognitive » lui succède et la dépasse ; elle devient clé de la puissance : il ne s’agit plus seulement de maîtriser techniquement l’information dans une compétition ouverte mais bien d’accéder au stade supérieur, celui de la domination exclusive de la connaissance scientifique, conçue comme une arme dans une perspective résolument conflictuelle donc coercitive. C’est la fin de l’ère libérale. Il s’agit d’un véritable changement de paradigme puisque l’informatique de puissance crée un nouvel univers de relations voulues définitivement asymétriques entre acteurs internationaux. En tardant à entrer dans l’économie de la connaissance, la France, arc-boutée sur ses certitudes cartésiennes et aveuglée par son arrogance intellectuelle, risque un irréversible déclin.
VERS UN NOUVEAU PARADIGME
Obsolescence de la logique cartésienne
Depuis Descartes, l’Europe vivait dans des certitudes intellectuelles euclidiennes, c’est-à-dire enfermant la pensée dans des catégories mesurables, analytiques, hiérarchisées ; cela grâce à l’usage de la méthode déductive, à l’exclusion de toute autre. Cet univers bordé — comme disent les mathématiciens — était, certes, rassurant, mais également réducteur puisque le tout était restreint à la somme de ses parties. On pouvait ainsi nourrir l’illusion d’en maîtriser le fonctionnement et le contenu car les questions demeuraient simples et en nombre relativement limité, dans la civilisation agraire, puis industrielle. Les opérations intellectuelles restaient à l’échelle humaine. Bien adaptée à son époque, la logique cartésienne fit, pendant trois siècles, la fortune de la France et de l’Europe.
Aujourd’hui, avec l’émergence de la civilisation de l’information (« a troisième vague » de Toffler) et de l’économie de la connaissance, la logique déductive n’est plus suffisante pour maîtriser un monde rendu définitivement complexe par la multiplication uniformément accélérée de paramètres interactifs.
La mondialisation des marchés et des savoirs, le développement exponentiel de la puissance informatique exigent une autre logique, fondée sur les méthodes inductives qui savent allier la rigueur scientifique et l’audace intellectuelle, donc le risque, par exemple dans la simulation.
Plus qu’une évolution, c’est une rupture : en effet, la technologie jusqu’alors instrument d’application du savoir devient souveraine par rapport à lui car l’arrivée, dans les années 80, de la théorie du chaos et de ses applications informatiques a inversé le sens de production de ce savoir. On est passé de l’ordre classique « sciences et techniques », dominé par le cerveau humain, à un ordre différent que l’on peut nommer « techno-intelligence » parce que c’est l’ordinateur qui devient progressivement source de production du savoir, donc moteur de la puissance contemporaine.
Ce couple homme-machine, nouveau et interactif, autorise désormais : d’une part une domination totale de la sphère informationnelle (l’« info-dominance ») grâce au développement systématique d’une informatique de puissance maîtrisée pour l’instant par les seuls Américains et Japonais ; d’autre part le confinement stratégique de leurs concurrents dans des catégories inférieures. Ce formidable atout mis au service de stratégies nationales va permettre à ses détenteurs de remodeler le monde (le « modéliser ») selon un système de castes. C’est la verticalisation hiérarchique des États et des économies : en haut, les souverains (États-Unis et Japon, en attendant l’Inde et la Chine) ; au milieu, leurs vassaux (les sociétés industrialisées) ; en bas, les esclaves (le reste du monde).
Tel est le nouveau modèle en cours d’établissement. Pour le dominer, il faut un système d’intelligence bien supérieure à la seule « intelligence économique » que la France — avec des décennies de retard sur ses concurrents — peine à mettre en oeuvre car elle est prisonnière du schéma de pensée cartésien qui privilégie l’analyse « du général au particulier » ; c’est le schéma top/down (voir lexique).
PETIT LEXIQUE D’INTELLIGENCE COGNITIVE
Top/down et Bottom/up - Le mouvement top/down (du sommet vers le bas) caractérise le mode de raisonnement analytique cartésien (du général au particulier) et le mode de fonctionnement de notre société jacobine où tout procède de l’autorité hiérarchique ; dans cette logique, l’État se mêle de tout, étouffe toute initiative et, débordé par la complexité du monde actuel, devient un facteur de régression. Rapporté à l’information, le schéma top/down est inopérant pour en maîtriser le foisonnement actuel et ses multiples interactions ; c’est donc un appauvrissement de la pensée. Le mouvement Bottom/up (du fond vers le haut) exprime une méthode qui constate le réel dans sa diversité, ce qui est un enrichissement, et en tire une synthèse collective qui s’impose à tous : l’efficacité est au bout de ce raisonnement, en particulier en matière d’information.
La « clusterisation » consiste à regrouper en grappes des ordinateurs dont la puissance de calcul distribué constitue un super-ordinateur virtuel. C’est ainsi qu’initié par IBM, le programme Décrypthon a regroupé 75 000 PC d’internautes et de PME, eux-mêmes « clusterisés » au Centre de calcul du CNRS, pour réaliser en 52 jours le gigantesque calcul de comparaison des 500 000 protéines du monde vivant afin de relever le défi du décryptage du génome humain. Ce dont les chercheurs français se réjouissent un peu vite… oubliant que le Deus ex machina en est IBM dont la puissance de calcul est sans comparaison avec celle dont disposent les décrypteurs ; une partie de la recherche française est donc déjà vassalisée dans le rapport 80/20. Ainsi IBM, multinationale américaine, se substitue-t-elle à la France et à l’UE en matière de souveraineté informatique… en attendant la souveraineté tout court.
La « déterritorialisation » - L’univers numérisé qui se met en place a pour caractéristique de déplacer ou d’effacer les bords des territoires ; or, plus de bords, plus de souveraineté (territoriale et autre) : on le mesure déjà en matière de contrôle de l’information et d’influence politique. Ainsi, les systèmes dits « démocratiques » reposant sur des élections territoriales sont menacés à terme puisque les élus sont de plus en plus impuissants à résoudre des problèmes dont les causes et les solutions se trouvent bien au-delà d’horizons « bordés » par des frontières géographiques et électorales. C’est toute la question de la mondialisation dont la rationalité semble échapper à beaucoup et, en particulier, à notre classe politique. Cette rationalité, exprimée par la dérégulation générale des systèmes, est mise en application par une modélisation scientifique utilisant la topologie, les lois de puissance et les propriétés de l’information : l’homéostasie, ou retard de l’effet sur la cause, et l’hystérésis, ou état de stabilité interne assuré par le milieu. Ainsi la relation entre souveraineté territoriale et souveraineté numérique est-elle d’une totale asymétrie : la puissance s’y exerce à sens unique et en toute légalité.
Le « network-centric » - C’est une forme particulière de cluster (ou grappe), pour l’instant quasi indéfinissable de façon académique, car il s’agit de grappes de réseaux de réseaux intégrées à l’intelligence du Web, non encore modélisables. Et l’arrivée prochaine des réseaux sans fil (wireless) augmentera encore — de façon exponentielle — la complexité de ce nouveau Web, à l’avantage souverain de ceux qui le contrôleront. Une chose est sûre, le network-centric évolue vers une verticalisation hiérarchique contrôlée par les dominants. Pour faire court, on dira que c’est un lieu où s’applique la règle systémique : « le tout est supérieur à la somme de ses parties » ; et où la différence s’établit dans l’asymétrie entre ceux que leurs « cartes mentales » rendront capables de modéliser des ensembles complexes et extensibles à l’infini… et les inaptes, dont nous sommes ! La vassalisation numérique du savoir au sein de ce « village global » sera ainsi parfaite selon la pensée stratégique d’IBM, que l’on peut transcrire ainsi : « savoir faire produire le savoir par les autres » en s’appuyant sur le concept de panoptique cognitive, signifiant : « savoir que l’autre ne peut pas comprendre ce que l’on a en commun sous les yeux » du fait des asymétries de puissance de calcul ou de modélisation (panoptique : voir sans être vu).
Topologie (étymologie : connaissance du terrain) - Branche qualitative de la géométrie qui, ici, s’occupe des positions et des mouvements de l’information, à l’exclusion de toute mesure quantitative. Elle est l’outil qui permet de comprendre le fonctionnement interne des espaces d’activité (zones géographiques, clusters humains ou informatiques). Dans une approche topologique, les relations entre les espaces internes et externes s’expriment en termes de dissymétrie, d’asymétrie simple ou double (symétrie miroir et chiralité : symétrie inversée comme le sont les mains). Notre système de pensée ne nous a pas formés à cette perception topologique que nous ne comprenons pas : sa richesse nous échappe ; hélas, elle est à la base de l’intelligence cognitive…
L’intelligence cognitive, un nouveau paradigme
Il s’agit maintenant d’autre chose : l’intelligence cognitive signifie aussi chercher à comprendre en profondeur, au sens anglo-saxon de « deep insights » ; cette compréhension englobe tous les aspects techniques et humains du processus puisqu’on va jusqu’à dresser les cartes mentales des individus ou des collectivités ciblées. C’est donc un système d’une puissance supérieure puisque l’objectif n’est plus de dominer l’information comme une somme d’éléments partiels, mais bien d’accéder de manière exclusive et offensive à la connaissance (somme des parties + n). Aussi, les disciplines cognitives portent-elles sur l’ensemble des domaines qui concernent la connaissance scientifique et ses processus d’acquisition (neurobiologie, psychologie, linguistique, logique, informatique... ) ; elles sont donc transversales à tous les domaines. On a définitivement abandonné les méthodes analytiques et verticales cartésiennes qui prévalent encore en France et en Allemagne… ce qui explique nos contre-performances, fruits d’une incompréhension collective du nouveau paradigme. L’aspect offensif de l’intelligence cognitive réside dans la manière d’utiliser la connaissance ; il se traduit par une coercition cognitive qui peut être menée aussi bien dans un rapport du fort au faible (États-Unis contre le reste du monde) que l’inverse (France et Europe contre États-Unis). L’impératif mathématique et informatique donne un avantage décisif aux acteurs les plus avancés dans ce domaine ; cela préserve toutes les chances de pays comme l’Inde et la Chine dont le potentiel scientifique et technologique est formidable ; d’autant plus que les philosophies asiatiques ont toujours considéré la connaissance comme la source suprême de la sagesse, donc du pouvoir. En attendant, ces pays mettent en oeuvre avec célérité ce formidable atout qu’est l’intelligence cognitive, fondée sur un schéma de pensée bottom/up ou « du particulier au général » (voir lexique).
LA NOUVELLE « ROUTE DE LA SERVITUDE »
En 1943, F. Hayek, économiste britannique et libéral, démontra dans « La route de la servitude » que la liberté — qui suppose autonomie, initiative et responsabilité — était la clé de la prospérité ; il reçut le prix Nobel d’économie en 1974. L’application des principes d’Hayek fit la fortune d’IBM, d’HP, de Sony et de quelques autres que l’on trouve à l’avant-garde de la mise en pratique du concept d’intelligence cognitive. Tous ces acteurs ont en commun d’avoir compris la puissance collective résultant du travail en réseau, en particulier dans le domaine informatique ; en tout cas, le leader historique de cette avant-garde est bien IBM qui a défini les deux armes principales de la stratégie de puissance américaine : la « modélisation numérique du monde » et la « stratégie de l’asymétrie » ; elles tracent une nouvelle « route de la servitude »... réservée aux cibles de l’offensive américaine : les vassaux et les esclaves allégués plus haut.
La modélisation numérique du monde
Il faut entendre le mot « modélisation » dans ses deux voies, active et passive : il s’agit autant d’imposer un modèle en vue d’en asseoir l’autorité (politique de souveraineté), que de s’y conformer afin de tenter de freiner un déclin programmé par le souverain (attitude de soumission du vassal et, a fortiori, de l’esclave). Une fois en place, le nouveau modèle élimine tous les autres. Aujourd’hui il s’agit de modéliser le monde selon le schéma numérique dominant imposé par les États-Unis. Tout passe par la « modélisation préalable des cultures ».
D’entrée, il faut préciser que cette opération de nature impériale se déroule dans la plus grande transparence : tout est écrit avec force détails sur la Toile, et le droit est respecté puisque tous les acteurs jouent nécessairement le jeu, faute d’alternative il est vrai ! C’est le changement de paradigme en cours, notamment avec l’Open Source, composante de la techno-intelligence : il s’agit de l’ouverture (apparente) à tous de toutes les sources afin de rassembler le plus grand nombre de données, d’applications possibles, de partenaires et de clients ; cette ouverture n’est qu’apparente parce qu’en fonction de la position hiérarchique occupée dans le nouvel espace numérique (souverain, vassal ou esclave) on aura ou non l’instrument informatique et les « cartes mentales » donnant la capacité de comprendre ce qui se passe réellement et de tirer profit de la masse d’informations offertes. L’Open Source, sous des dehors très séduisants, conduit tout droit à la verticalisation hiérarchique des systèmes en profitant surtout à ceux qui les dominent. Ainsi les mots n’ont-ils pas le même sens pour tous et c’est bien là-dessus que jouent les souverains qui ont décrypté les « cartes mentales » des vassaux et des esclaves, l’inverse n’étant pas vrai.
Les « cartes mentales » des acteurs
Tout peuple exprime son identité intellectuelle, sa culture, à travers les constantes de son comportement. Celui-ci est donc observable quasi scientifiquement, et la carte de ses schémas mentaux peut être dressée notamment avec les systèmes d’intelligence sémantique. Dans l’analyse d’une cible on superpose les modes d’observation (intuitifs, physiques) et ceux de modélisation (asymétries culturelles) accessibles aux opérationnels (politiques, ingénieurs, négociateurs). Mise au service d’une stratégie de conquête, cette observation attentive de l’adversaire collectif ou individuel permet d’anticiper ses réactions et de le mener là où on le souhaite. Nous avons un exemple de modélisation de la culture française dans l’article de Charles Cogan et John M. Olin : « Dealing with la Grande Nation », faisant partie d’une série d’études sur les cultures des pays, parrainées par l’United States Institute of Peace. On y résume les caractéristiques essentielles de notre culture présentée comme arrogante, figée sur les modèles cartésien et jacobin, et inapte au changement. Notre histoire quotidienne démontre, hélas, la justesse de ce jugement : la comédie permanente de la non-réforme du système français est accablante pour nos responsables politiques comme pour la caste dominante, issue principalement de l’École de la nomenclature et de l’abstraction. L’exemple du naufrage du Plan calcul est éclairant : élaboré dans les années 1966-1975 par quelques scientifiques lucides, il aurait pu nous permettre de relever le « défi américain » s’il n’avait été torpillé par les bureaucrates de la rue de Rivoli exigeant un retour rapide sur investissement : victoire du comptable sur le stratège ; défaite de la France sur le long terme : nous y sommes. Trente ans après, on peut en observer les conséquences dramatiques pour notre autonomie scientifique, économique et, très prochainement, politique : l’informatique américaine s’est engouffrée dans la brèche ouverte par… nous-mêmes.
Ainsi se mettent en place les procédures, bientôt irréversibles, consacrant le règne du nouveau modèle d’exercice de la puissance numérique mondiale. Il est urgent, pour nous, d’abandonner les schémas intellectuels cartésiens et les modèles d’organisation issus de la société industrielle. Nos élites en sont imprégnées et ne comprennent pas que leurs efforts ne servent qu’à remplir un tonneau des Danaïdes qui fuit de toute part. Encore faudrait-il qu’elles prennent conscience de la stratégie développée par les souverains : celle de l’asymétrie.
La stratégie de l’asymétrie
Elle consiste à établir de manière systématique des relations asymétriques avec les partenaires et les concurrents afin de les faire chuter, tout comme un judoka cherche à déséquilibrer son adversaire. Nous avons vu plus haut que la modélisation des cultures permettait d’établir des règles de jeu apparemment communes ; il faut ajouter qu’en application de la loi de Pareto (voir plus bas) la répartition des bénéfices de toute coopération se fera dans un rapport asymétrique de 80/20 au profit de la caste des souverains, détentrice de la puissance informatique qu’il est nécessaire de préciser.
La puissance informatique, clé de la souveraineté
Elle atteint aujourd’hui un degré défiant l’imagination puisqu’elle s’exprime en teraflops (milliers de milliards d’opérations par seconde) ; avec leur EarthSimulator, les Japonais atteignent déjà une puissance de 35 teraflops ; ils sont suivis de près par IBM et HP ; entrent déjà en course l’Inde et la Chine, tandis que l’Europe est absente ; à l’exception notable de l’Espagne qui a commandé une machine de 40 teraflops. Chez nous, la Division des affaires militaires (Dam) du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) ne disposera que de 5 teraflops… en 2007. Rappelons ici que la puissance informatique prédétermine la capacité de modélisation, par conséquent la production du savoir ; et pas seulement dans le domaine scientifique. Pendant ce temps, IBM prépare un ordinateur dont la capacité sera évaluée en petaflops (millions de milliards d’opérations par seconde). La puissance informatique, clé de la souveraineté, fonde un univers particulier organisé autour d’elle — et peut-être d’elle seule — ce qui est redoutable. Sa logique est réticulaire et tous azimuts, c’est-à-dire sans bords. Le théâtre des opérations s’appuie sur la modélisation des systèmes complexes dont, en appendice, on décrira les trois opérations principales : la « clusterisation », la « déterritorialisation », et le « network-centric ».
La loi de Pareto, loi de puissance
Cette loi démontre qu’une petite quantité de causes (20 %) détermine une grande quantité d’effets (80%). Appliquée à la verticalisation des systèmes informatiques, elle est d’une efficacité redoutable dans la conquête économique du monde et dans sa modélisation numérique. C’est ainsi que moins de 20 % des centres de recherche participent au développement de la puissance de calcul qu’utiliseront 80 % des acteurs mais de manière partielle et contrôlée, à la mesure des instruments informatiques mis à leur disposition. Autre exemple macro-économique : lorsque les États-Unis contrôlent 20 % des informations financières européennes, 80 % des activités industrielles de notre continent tomberont plus ou moins sous leur influence. Dans cet ordre d’idées, le projet de biotechnologies eMagene est un centre de bio-informatique européen unissant les recherches pharmaceutiques française, allemande et suisse : celles-ci apportent leur connaissance scientifique qui représente un investissement intellectuel donc financier très élevé ; la division « santé et sciences de la vie » d’IBM apporte à eMagene son savoir-faire en matière d’infrastructure informatique et de calcul distribué ; ainsi, notre génopôle Biovalley pourrat-il concevoir des molécules d’une nouvelle génération à partir de la carte génomique des 500 000 protéines réalisée dans le cadre du programme Décrypthon ; tout cela sous la conduite bienveillante d’IBM… avec pour conséquence un retour sur investissement de 20 % pour l’Europe et de 80 % pour IBM ! La coopération en univers asymétrique mène tout droit à la vassalisation.
Aussi, l’économie de la connaissance reste-t-elle terra incognita pour une grande partie de nos élites qui n’ont pas réalisé qu’en ce domaine le savoir n’est un patrimoine qu’à partir du moment où il fait vivre ses utilisateurs en toute souveraineté ; aujourd’hui le savoir dépend de la capacité de chacun à mettre en relation des idées, des données et des objectifs dont le retour sur investissement tient compte du « network-centric » mondial qui est le plus grand réservoir informatisé du savoir en gestation. Dès les années 80, l’Américain Fred Dretske, l’un des fondateurs des sciences cognitives, avait annoncé que la pertinence donc la rentabilité du savoir serait désormais filtrée par l’informatique. En 2001, le prix Nobel d’économie a été attribué à trois Américains pour leurs travaux sur « l’asymétrie de l’information ».
Pour nous, c’est peu de dire qu’il y a beaucoup de progrès à faire, et rapidement, si nous voulons éviter un décrochage intellectuel et économique irrémédiable. La souveraineté d’un État-nation ou d’une entreprise ne réside pas dans le seul savoir mais aussi dans les moyens opérationnels de le produire… ou mieux, de le faire produire par d’autres, en application directe de la loi de Pareto !
SPARTACUS OU LA RÉVOLTE DES ESCLAVES
À la tête d’une révolte d’esclaves et de gladiateurs, Spartacus fut tué à Rome en 71 avant J.C.
Après de nombreuses victoires, sa défaite fut causée par la division de ses troupes. La morale de cette histoire est claire : unis, les esclaves peuvent s’affranchir de leur condition. Pour nous, esclaves potentiels, une réflexion féconde passe par un bilan préalable de nos faiblesses puis de nos atouts.
Bilan de nos faiblesses
On ne reviendra pas sur l’obsolescence de la méthode cartésienne, développée ci-dessus. Il faut toutefois rappeler que Descartes fut l’élève du mathématicien Désargues (1593-1662) qui enseignait la géométrie non linéaire, aujourd’hui à l’honneur dans les pays développés, et qui forme les esprits à l’univers intellectuel contemporain : théorie du chaos, seuils qualitatifs marqués par les fractales, approche topologique des problèmes en terrain non bordé… Malheureusement, Descartes trahit son maître en ne s’intéressant qu’à la géométrie linéaire, dont découla toute sa méthode ; on en a établi les limites ; nous sommes ses héritiers, infirmes devant un nouvel univers intellectuel que nous ne pouvons comprendre. Il faut, au plus vite, redécouvrir l’enseignement de Désargues.
Nous avons bien d’autres handicaps : individualisme forcené à l’heure où la mutualisation des savoirs, donc le partage systématique de l’information, conditionne la performance ; centralisation à l’état de réflexe alors que la libération des énergies exige l’initiative, donc la liberté ; étatisation de la vie sociale qui engendre un fonctionnariat parasitaire, des impôts confiscatoires, une paralysie administrative, la fuite des meilleurs chez nos concurrents, et une mentalité d’assistés surtout chez les plus jeunes : la voilà, la nouvelle « route de la servitude » ! Enfin, il faut stigmatiser la morgue de nos « élites »… qui le sont de moins en moins. Des preuves ? Au plus récent classement international des universités (le top 500) dans les 15 premières, on trouve 12 Américaines, 2 Anglaises et 1 Japonaise ; la première Française est 41e (Paris 6), la première Allemande est 45e ; plus vexant encore, nos fleurons ne sont plus ce qu’ils étaient : Normale sup n’est que 85e et, drame absolu, Polytechnique est au… 202e rang ! Le voilà, le « décrochage intellectuel » récemment allégué ; pour J.-L. Beffa, « la France est au bord d’une rupture technologique ». C’est hélas inéluctable. Quant à certaine Grande École, ayant colonisé toute la vie publique, mais surtout la politique, elle s’est placée elle-même au premier rang des responsables du désastre qui se prépare. On est tenté de parler de délinquance intellectuelle et fonctionnelle.
Une prise de conscience de nos atouts
Ce bilan peut apparaître sévère, d’autant que notre industrie connaît de récents succès tel l’Airbus A380, mais il faut observer que si son assemblage se fait à Toulouse, l’essentiel du savoir-faire est à l’étranger. Et puis, combien de prix Nobel pour la France ? Cependant, des indicateurs précis démontrent que nous possédons encore des ressources à la hauteur des défis ; il ne manque que les cadres institutionnels et fonctionnels adéquats pour permettre l’exploitation des compétences existantes. On donnera quatre exemples d’atouts, à la fortune diverse.
La technologie SGDL ou Solid Geometry Design Logic fut créée en 1995 par Alain Rosset, un pionnier du calcul massivement parallèle qui repose sur la topologie de Désargues. SGDL permet de traiter toutes les catégories de la géométrie projective y compris la stochastique, qui fait appel à la théorie du chaos pour exploiter les statistiques. De plus, le logiciel SGDL est d’un coût sept fois inférieur au meilleur de ses concurrents et obtient en quelques semaines ce que celui-ci met un an à réaliser. Pourtant, il fut rejeté par la DGA, le réseau Richelieu, le CNRS et les universités qui, selon A. Rosset « se trouvaient comme une poule devant un couteau ». Au bout d’un an, SGDL fut vendu pour une bouchée de pain aux États-Unis ; là, au moins, on en comprenait tout l’intérêt.
La technologie Ideliance est de même facture topologique que la techno-intelligence d’IBM : elle est, en effet, capable de traiter la dissymétrie et l’asymétrie sur ses propres cartes sémantiques et par conséquent de mener des manoeuvres coercitives ; elle est donc capitale pour élaborer des systèmes d’intelligence. Pourtant, elle a été refusée par le CNRS, le CEA, la DST, les grandes écoles qui semblent ne pas comprendre qu’une informatique opérationnelle doit être cohérente avec le paradigme dominant. Une lueur, toutefois, dans le brouillard de l’obscurantisme : elle nous vient de la Défense. En 2001, un officier général de l’EMA, qui avait compris l’intérêt d’Ideliance, exigeait que cette technologie fût retenue pour équiper la plate-forme du renseignement militaire.
Le système d’exploitation Open Source de la Défense nationale vient d’être lancé avec la technologie Linux, en coopération avec cinq entreprises européennes, l’objectif étant d’atteindre le plus haut niveau de sécurité. Une fois au point, le projet sera distribué aux administrations et aux entreprises à l’international, ce qui — en créant une zone régionale de réelle souveraineté — pourrait permettre à la France et à l’Europe de sortir de la totale domination informatique américaine, à laquelle trop de nos élites semblent se résigner.
L’EGE (École de guerre économique), bien que créée très récemment (1997), vient d’être désignée par SMBG/L’Express, et pour la troisième année consécutive, comme le meilleur 3e cycle d’intelligence économique et de knowledge management… devant HEC. Cette réussite est, en partie, le fruit du soutien de la Défense qui abrita pendant cinq ans l’équipe d’Intelco à l’origine du concept.
Ainsi, dans le désert intellectuel français en expansion, trouve-t-on quelques oasis rafraîchissantes. La Défense en constitue les garnisons, mais est-ce suffisant pour inverser une tendance lourde ? C’est donc une véritable révolution intellectuelle qui s’impose, et d’extrême urgence.
Pour une révolution intellectuelle et culturelle
La toute première mesure consisterait logiquement à recenser les compétences existantes en France et expatriées ; on peut aussi imaginer la constitution d’un groupe de travail rassemblé autour de nos plus grands scientifiques (les professeurs G. Charpak, P.-G. de Gennes…), des pilotes et des pionniers des intelligences économique et cognitive (A. Juillet, C. Harbulot...) afin de réaliser un calendrier de réformes. L’urgence impose qu’un responsable soit désigné, avec compétence interministérielle, pour contraindre les administrations à obéir rapidement. Ces structures institutionnelles seraient dissoutes une fois l’élan créé.
Une informatique de puissance devrait être financée au plus tôt. Comme elle serait vite rentable, un emprunt particulier pourrait accélérer sa mise en place institutionnelle et privée.
Une réforme de l’enseignement supérieur serait lancée aussitôt ; elle prévoirait : la réhabilitation des mathématiques non linéaires, la refonte des programmes des enseignements aussi bien à l’université que dans les grandes écoles ; des modules de recyclage seraient prévus pour les cadres des entreprises et des administrations.
La mise en place d’un enseignement nouveau est nécessaire ; il concernerait la société de l’information, ses logiques nouvelles (approche collective et offensive, partage), son économie exigeant la rentabilité (knowledge industry, retour sur investissement), ses instruments informatiques et leurs applications, son impact sur les organisations et le management (fonction renseignement, intelligences économique et cognitive, initiation à la stratégie)… Des programmes seraient adaptés à tous les niveaux : enseignements primaire, secondaire et supérieur ; formation continue pour les fonctionnaires et les cadres d’entreprises concernés.
Enfin, une incitation au retour en France des cadres et étudiants ayant bénéficié ailleurs des connaissances qui nous font défaut, serait étudiée, mesures financières et fiscales à l’appui.
Il est évident que ces diverses propositions ne sont pas limitatives ; il s’agit, en effet, d’un véritable projet de libération culturelle (ce pourrait être le « projet Spartacus » !) mis au service d’une grande ambition : rendre à la France et à l’Europe le rang qu’elles ont perdu.
« Il est plus tard que tu ne penses » titrait un romancier. Cette formule définit bien l’urgence de la réforme qui s’impose à nous. Notre présomption intellectuelle nous a mené au bord du déclin et empêche notre pseudo-élite d’admettre que la puissance, ou même la simple performance, nous sera chaque jour davantage interdite dans le monde définitivement complexe d’aujourd’hui. Le cartésianisme est considéré à l’étranger comme une véritable pathologie puisque, rejetant l’induction hors du processus intellectuel, il annihile de ce fait l’intelligence des systèmes collectifs dont nous avons vu qu’ils étaient désormais la seule voie d’accès à la connaissance. De surcroît, nos carences traditionnelles en matière de stratégie et de renseignement sont devenues autant de péchés mortels dans la compétition mondialisée. Nous ne ferons donc pas l’économie d’une véritable révolution, intellectuelle d’abord, culturelle ensuite, nous permettant d’entrer définitivement dans le nouvel univers de l’intelligence cognitive.
Nos chances existent encore, mais ce sont probablement les dernières.
La première est d’avoir des ressources humaines d’exceptionnelle qualité. On ne le voit pas assez parce que le « système » ne leur donne pas la possibilité de s’exprimer ; c’est le drame des surdoués que massacre l’idéologie égalitariste dominante ; c’est le gâchis des élèves normaux que l’enseignement mutile de façon ordinaire (méthode globale de lecture, scientisme, rupture avec nos bases culturelles traditionnelles garantes de notre identité) ; c’est enfin la fuite des talents qui ne veulent pas perdre leur temps et s’en vont… chez nos adversaires. Il faut mettre fin à ce suicide organisé. Cela exige une classe politique lucide et courageuse. L’avons-nous ?
Notre deuxième chance est d’avoir une locomotive potentielle au sein de la Défense où se trouvent — c’est un fait — les pionniers du combat pour les changements intellectuel et méthodologique nécessaires. Ce ministère, coutumier des missions difficiles, en contact étroit avec le SGDN, pourrait être le chef de file de l’indispensable révolution. Il suffirait d’une volonté (on peut toujours rêver)… Mais le temps presse !